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19 avril 2003 14:04
Les États-Unis : nouveau membre de l’OPEP?
Isabelle Hontebeyrie

Les mots «démocratie», «lutte au terrorisme» et «libération du peuple irakien» ponctuaient les discours de George W. Bush depuis suffisamment longtemps pour que son intention d’envoyer des troupes en Irak soit claire. Si derrière les raisons invoquées pour justifier l’invasion américaine, les plus sceptiques pouvaient décider d’y entendre le mot «pétrole», l’analyse des chiffres disponibles et l’enchaînement des événements des quatre dernières semaines ne peuvent que confirmer l’intérêt économique des États-Unis pour les richesses enfouies dans le sous-sol du pays contrôlé il n’y a pas si longtemps par Saddam Hussein.

Le 20 mars 2003 à 2h35 GMT, les premiers avions américains et britanniques frappent Bagdad déclenchant l’offensive baptisée Operation Iraqi Freedom. Quelques heures plus tard, les divisions d’infanterie stationnées au Koweït pénètrent dans le sud du pays. Clairement énoncés par la Maison Blanche et le Pentagone, les sept objectifs militaires de l’opération sont les suivants, et dans cet ordre :
1) mettre fin au régime de Saddam Hussein,
2) identifier, isoler et détruire les armes et les systèmes irakiens de destruction massive,
3) capturer ou faire sortir du pays les terroristes qui y ont trouvé refuge,
4) colliger des informations sur les réseaux terroristes et les armes de destruction massives en Irak
5) garder et protéger les champs pétrolifères et les ressources naturelles du pays qui appartiennent au peuple Irakien,
6) arrêter les sanctions et distribuer immédiatement de l’aide et de l’assistance humanitaire,
7) aider le peuple Irakien à effectuer une transition rapide vers une forme de gouvernement représentatif qui ne menace pas ses voisins et qui soit attaché à l’intégrité territoriale du pays.


Les fronts pétroliers

Deux fronts, qui correspondent aux emplacements de la majorité des champs pétrolifères, s’ouvrent rapidement. Celui du sud où les forces de la coalition américano-britannique tentent de s’emparer du port d’Oum Qasr, de Fao et de Bassora et celui du nord avec un premier bombardement de la ville de Mossoul pour assurer une poussée vers Kirkouk (Voir la carte des réserves pétrolières irakiennes de l’AFP).

Malgré bon nombre d’informations et de communiqués contradictoires émis par les forces de la coalition, il est évident que celles-ci se heurtent à une très forte résistance de la part des forces irakiennes. L’importance de la bataille de Bassora, considérée comme la capitale du bas Irak, ville que les Britanniques déclareront contrôler les 3 et 7 avril tout en faisant part d’une situation confuse et chaotique et dans laquelle pillages et règlements de comptes se poursuivaient encore le 13 avril, est évidente quant on sait qu’elle est entourée des champs pétrolifères de Basse Mésopotamie et que trois oléoducs en partent à destination du Koweït, de l’Iran et de la Syrie. Les ports de Fao et celui d’Oum Qasr, d’où est acheminé le pétrole qui vient de Bassora, ont également été les premiers objectifs militaires des américains. Trois jours après le début de la guerre, soit le 23 mars, les américains affirment contrôler 85% des puits de pétrole du sud du pays, comptant pour plus de la moitié de la production de brut irakien. Le 4 avril, l’agence Reuters rapporte que Michael Morrow, adjoint du général Tommy Franks, a «précisé que la "grande majorité, soit 80 à 90%" de la capacité de production était sécurisée ainsi que l'ensemble des installations d'exportation.» Avec des exportations de 1,8 millions de barils par jour dans la cadre du programme de l’ONU « Pétrole contre nourriture » dont 60% proviennent du sud du pays, la nouvelle a de quoi soulager et calmer la communauté financière mondiale d’autant plus que les forces britanniques contrôlent depuis le 21 mars le terminal pétrolier d'exportation de Mina al-Bakr.

Au nord, la stratégie ne semble pas être la même. Un terrain méconnu des forces américaines (le désert du sud avait été envahi lors de la Guerre du Golfe de 1991), les tractations obligatoires avec la Turquie et l’impossibilité de passer par la Syrie pourraient peut-être expliquer la prudence de la percée le long de la frontière Turque. Pilonnées sans relâche par l’aviation américaine dès le 20 mars, les villes de Kirkourk et de Mossoul cèdent finalement les 10 et 11 avril. Pillages et vives protestations d’Ankara obligent les forces américaines à venir appuyer et surtout encadrer les peshmergas, combattants Kurdes dont le lourd historique avec Saddam Hussein en faisaient un choix idéal pour l’offensive terrestre. Kirkourk comptant pour 10% de la production irakienne de brut, il n’en faut pas plus pour stabiliser les marchés, aidés en cela par l’annonce d’une réunion de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) le 24 avril prochain.

Avec l’occupation confirmée des zones nord et sud de l’Irak, la main mise des États-Unis sur le pétrole irakien ne fait plus aucun doute et selon des propos de sources anonymes bien informées rapportées par l’agence Reuters, le contrôle de l’industrie pétrolière du pays serait assurée par les américains jusqu’à la mise en place d’une administration intérimaire.


Le pétrole irakien : une histoire de très gros sous

Démarrée timidement en 1952, continuée par la promulgation de la Loi 80 qui place dans le giron de l’état irakien 99,5% des territoires détenus par les différents consortiums pétroliers dans le pays, la nationalisation de l’industrie pétrolière ne devint effective qu’au milieu des années 1970. De très importantes découvertes de gisements à Bagdad (10 milliards de barils), à Majnoon (11 milliards de barils), à Qorna (8 milliards de barils), à Halfaya (3 milliards de barils) et à Nahr Oumr (2 milliards de barils) augmentent les réserves irakiennes qui passent de 35 milliards de barils à 112,5, leur niveau actuel. La production bondit également, passant de 1,7 millions de barils par jour (mb/j) à 3,8 mb/j en septembre 1980 au moment du début de la guerre avec l’Iran. Le conflit paralysa l’industrie pétrolière irakienne qui n’eût pas le temps de se remettre à flots entre la fin des hostilités avec son voisin du nord et la Guerre du Golfe, conséquence de la tentative d’invasion du Koweït, son voisin du sud. Les bombardements alliés endommagèrent d’ailleurs gravement les infrastructures existantes. L’Irak réussit néanmoins à construire deux nouveaux pipelines afin d’assurer l’exportation de son brut, un en direction de la Turquie et un autre vers la mer Rouge.

Il y a 5 ans, en pleine application du programme « Pétrole contre nourriture », le régime de Bagdad se rapproche des compagnies occidentales. Le 1er novembre 2002, le Arab Petroleum Research Center publie la liste d’une vingtaine de sociétés ou de consortiums exploitant, ou en voie de le faire, les gisements irakiens parmi lesquelles Total Fina Elf (France), BHP (Australie), Shell (Pays-Bas/Royaume-Uni), Sidanco, Tatipeneft (Russie), CNPC (Chine), Agip (Italie), Repsol (Espagne), Sonatrach (Algérie), SPC (Syrie), JNPC (Jordanie), ETAP (Tunisie), et Crescent (Emirats Arabes Unis). Aucune présence américaine!

Avec ses 112 500 milliards de barils en 2001, l’Irak, membre fondateur de l’OPEP, se place au deuxième rang mondial des réserves certifiées de pétrole brut (pages 34 et 93) et exporte, la même année, 846 000 barils par jour vers les États-Unis (soit 9,47% de ses importations pétrolières). Dans son étude publiée le 18 septembre dernier, la Coalition for International Justice (CIJ) -quelque peu anti-irakienne il faut le préciser- fait des calculs et arrive à des revenus d’environ 6 milliards de dollars par année dans le cadre du très restrictif programme onusien « Pétrole contre nourriture » et de 2,5 milliards de dollars supplémentaires par an qui seraient allés directement dans les poches de Saddam Hussein grâce à des exportations illégales de pétrole, notamment vers la Syrie.


Le temps des rêveurs…

Comment les américains ne voudraient-ils part une part de ce gâteau? Le 25 mars, en pleine Operation Iraqi Freedom, George W. Bush lance un appel au Congrès et demande la somme de «74,7 milliards de dollars pour financer la guerre contre l'Irak et pour renforcer la lutte contre le terrorisme aux Etats-Unis . Ces mesures financières, détaillées par le président à des responsables parlementaires invités à la Maison Blanche, consacrent notamment 62,6 milliards de dollars au Département de la Défense. Cette estimation se base sur six mois d'opérations en Irak, incluant le déploiement des forces, les combats, la stabilisation du pays et le retour d'une bonne partie des forces, selon un document gouvernemental obtenu par l'Associated Press.
Par ailleurs, 4,2 milliards de dollars devraient être consacrés à la sécurité intérieure et 7,8 milliards de dollars d'aide à Israël, l'Afghanistan et d'autres alliés des États-Unis, à un acompte de 2,45 milliards pour l'aide humanitaire à l'Irak et la reconstruction du pays. Le 12 avril, le Congrès lui en accorde finalement 79 milliards mais en stipulant clairement les montants alloués pour chacun des secteurs.

Une simple division permet de constater qu’il faudrait environ 10 ans de contrôle américain sur la production pétrolière irakienne aux conditions d’avant-guerre pour amortir les coûts de celle-ci. Dick Cheney, le vice-président américain, ne peut s’empêcher de clamer haut et fort le 9 avril dernier que «la production pétrolière de l'Irak pourrait augmenter de 50% d'ici à la fin de l'année par rapport aux niveaux de 2002 si le pays retrouvait sa pleine capacité de production grâce à des aides extérieures» et parallèlement, «le département de la Défense envisage d'installer en Irak un groupe d'anciens cadres de l'industrie pétrolière emmenés par Philip Carroll, ex-directeur général de Shell Oil, ont rapporté les même sources».

Autre juteux marché, celui de la reconstruction du pays, financée à même les revenus pétroliers. Il suffit de voir comment la compagnie américaine Bechtel s’est vue accorder un contrat de 680 millions de dollars le 19 avril sur la somme colossale de 2,5 milliards de dollars votés par le Congrès «Il couvre de nombreux chantiers, allant de la réfection de cinq aéroports à celle du port en eau profonde d'Oum Qasr, en passant par l'alimentation en eau potable, la reconstruction de centrales électriques, la réhabilitation d'écoles et d'hôpitaux». D’aucuns ont commencé à s’insurger contre le fait que seules des entreprises américaines avaient pu déposer des devis. Or, il faut savoir que ce contrat a été alloué dans le cadre de USAID, un organisme à vocation « humanitaire » qui finance bon nombre de projets au Proche et au Moyen-Orient, où seules les entreprises américaines sont autorisées à contribuer.


… et les bombes à retardement

Comme il semble que le vent de la victoire souffle aussi du côté de Jérusalem, un porte-parole du ministère israélien des infrastructures exprime le 9 avril dernier le souhait du ministre que soit rouvert le pipeline qui va de Mossoul à Haïfa afin de régler une partie non négligeable des problèmes énergétiques d’Israël, totalement dépendant du pétrole russe. Le pipeline n’est plus en opération depuis 1948, date de fin du mandat britannique en Palestine; il avait alors été redirigé vers la Syrie. Alimenter Haïfa de pétrole irakien nécessiterait donc une décision dont la probabilité est assez douteuse : le consentement de la Syrie avec laquelle Israël n’est pas en mode «amitié», ne serait-ce qu’à cause du contentieux de la prise, lors de la Guerre des six jours en 1967, du plateau du Golan. Mais peut-être ce vœu de l’état hébreu pourrait-il constituer un levier de négociation intéressant dans le dossier de la constitution d’un état palestinien, promis pour 2005 par George W. Bush?

Au bord de la faillite financière, l’Irak est aux prises avec des problèmes d’inflation et d’infrastructures à reconstruire. Si les revenus du pétrole semblent le moyen le plus rapide d’assurer au pays un développement durable, il faudra selon les analystes, environ deux ans et cinq milliards de dollars avant que la production de brut irakien n’atteigne son niveau de 1991. Les questions ne manquent donc pas. De quelle manière le futur gouvernement irakien (américain?) va-t-il considérer les contrats signés par le régime de Saddam Hussein avec les compagnies étrangères? Il serait étonnant que des compagnies pétrolières comme Total Fina Elf ou Shell se laissent tranquillement écarter d’un tel marché. De plus, dans le cas où l’Irak ne respecterait pas ces engagements commerciaux antérieurs, se poseraient alors des questions de légitimité et de crédibilité d’un gouvernement plus attaché à satisfaire les compagnies américaines qu’à honorer ses contrats; ce qui n’améliorerait pas l’image des États-Unis dans la région… et dans le monde. Il sera intéressant de voir comment Washington essaiera d’arriver à ses fins, tout en préservant son image de libérateur au grand cœur.

Autre bombe possible, plus discrète celle-là. En juillet 2000 à Chypre, Fadhil Chalabi, directeur exécutif du Centre for Global Energy Studies (CGES) donnait une conférence sur le thème de l’avenir de l’Irak. Il analysait la situation pétrolière du pays et déclarait sans ambages que non seulement ses réserves lui permettraient de maintenir pendant un siècle le niveau de production d’avant le programme «Pétrole contre nourriture» mais surtout de passer à une capacité de production bien au-delà des 8 mb/j pour atteindre peut-être même les 12 mb/j… soit beaucoup plus que les 7,8 mb/j qui font actuellement de l’Arabie Saoudite le premier producteur de pétrole au monde. Autre ajout de taille dans cette analyse, le fait que la majeure partie du sous-sol irakien n’a encore fait l’objet d’aucun relevé ni d’aucune étude géologique sérieuse et qu’il se pourrait bien que l’Irak regorge littéralement de pétrole. De fait, une décision de l’Irak (commanditée par les américains) d’augmenter brutalement et sans entente préalable avec ses partenaires, sa production de brut sur le marché aurait deux conséquences probables qui arrangeraient diantrement le régime de Washington. La première : l’éclatement de l’OPEP que les américains ne portent pas dans leur cœur. Et la deuxième : un effondrement des cours à la fois salutaire pour l’économie occidentale et qui aurait comme effet de domino de sévèrement endommager les économies de plus petits états membres de l’OPEP comme, pourquoi pas, l’Algérie, la Libye, l’Iran et éventuellement la Syrie.


Mais qui donc avait prononcé les mots «démocratie», «lutte au terrorisme» et «libération du peuple irakien» en parlant de l’offensive contre l’Irak?

Categorie(s)/Catégorie(s): Irak

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